LES GENERAUX ET LE GIA 3eme Partie

                        

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1991: la SM contrôle les groupes islamistes radicaux

 

Comment les services ont fait renaître le Mouvement islamique armé !

Les premiers mois de 1991, j’en ai été le témoin direct, ont illustré cette volonté des "décideurs" de manipuler les islamistes radicaux pour mieux déconsidérer le FIS. C’était en fait la poursuite et le développement d’une stratégie planifiée à l’avance, "au cas où…". La première cible de cette stratégie a été les militants islamistes qui avaient constitué, au début des années quatre-vingt, le "Mouvement islamique armé" (MIA ;communément appelés les "bouyalistes"). Cette évocation exige un petit retour en arrière.

Le Mouvement islamique armé a été créé en 1982 par Mustapha Bouyali. Militant de la cause islamiste, cet ancien moudjahid qui travaillait à la SONELEC d’El Achour en tant que responsable du service d’hygiène et de sécurité était excédé par la dérive totalitaire du système. Suite à une série de provocations de la part des services de sécurité (SM et DGSN qui le harcelaient pour ses opinions politiques) il fut poussé à la clandestinité et décida de créer avec une trentaine d’hommes dont Abdelkader Chebouti, Baa Azzedine, Ahmed Merah et Mansouri Meliani un maquis dans le sud-ouest de l’algérois, qui tiendra tête aux unités de la gendarmerie et de l’ANP durant cinq longues années. Il sera sur dénonciation. Abattu le 3 janvier 1987 dans la région de Larbaa. La plupart de ses compagnons furent condamnés en 1987 par la cour de sureté de l’Etat de Médéa à la peine capitale ou à perpétuité et détenus dans les prisons de Berrouaghia, Lambèse, El Harrach et ailleurs et ne seront graciés qu’en 1989 à la faveur de l’avènement démocratique par le Président Chadli Bendjedid.

La création du MIA fut à l’époque l’expression d’une forme de contestation qui ne trouvait pas de cadre politique pour revendiquer une divergence de vue au sein du FLN (avant lui, le Front des forces socialistes de Hocine Aït-Ahmed, un des dirigeants historiques du mouvement de libération qui contesta l’hégémonie du FLN en 1963, en avait été un autre exemple). Les opposants contestataires n’avaient alors d’autre recours que la violence pour se faire entendre ou pour marquer leur différence avec le pouvoir.

A l’automne 1989, avec l’ouverture démocratique sous contrôle, les responsables des services décidèrent d’utiliser les bouyalistes emprisonnés pour maîtriser la frange a priori la plus incontrôlable du nouvel échiquier politique, à savoir les islamistes. C’est dans cette perspective que  les compagnons de Mustapha Bouyali furent approchés dans leur prison par des officiers de la SM (comme le commandant Abderahmane Benmerzouga, le commandant "Habib" Mahmoud Souames, le commandant Haddad Abdelkader dit "Abderrahmane le tigre").

Ces trois officiers occupaient alors d’importantes responsabilités sous les ordres du général Mohamed Betchine: le commandant Abderrahmane Benmerzouga avait remplacé en mars 1988 le commandant Chafik en tant que chef de la sous direction de la sécurité intérieure, le commandant Haddad Abdelkader dit "le tigre" était chef de la division contre-ingérence et pratiquement l’adjoint du général Betchine, le commandant Mahmoud Souames dit Habib était chef du service de recherche.

Il faut dire que le travail d’approche et de recrutement des ex bouyalistes se faisait à titre exclusivement préventif  dans le but de contrôler la mouvance islamique et ce n’est que fin 1990 avec le retour de Médiène Mohamed dit Toufik et de Smaïn Lamari à la tete de la SM que germa l’idée de la création des maquis islamiste pour inciter, voire forcer les islamistes à la clandestinité.
A cette époque, le président Chadli Bendjedid avait été sensibilisé par les généraux Larbi Belkheir, Khaled Nezzar et Bendjelti Hassen dit "Abderazak" sur la nécessité d’une amnistie générale qui devait exonérer à la fois les islamistes et les "tortionnaires", c’est-à-dire les officiers de la SM qui ont fait preuve, lors des événements d’octobre 1988  d’ exactions et de dépassements contre les jeunes manifestants, par l’emploi et l’usage de  la pratique systématique de la torture notamment à Staoueli, Sidi Fredj, Tipasa, Alger… (Dans des centres qui dépendaient de la SM, dont celui de la protection présidentielle de Zeralda où le wali de Tipasa Kadour Lahouel (beau-fils du président Chadli Bendjedid) s’était illustré par une présence remarquée en participant aux séances de tortures, habillé d’un treillis de l’Armée.

À l’occasion du 1er novembre 1989, les islamistes du maquis Bouyali bénéficiaient de la grâce présidentielle, de même que les tortionnaires d’octobre 1988. L’amnistie générale décrétée par le Président Chadli Bendjedid lavait tous les acteurs de leurs crimes et aucune poursuite ne pourrait être engagée ultérieurement contre leurs auteurs.
Les bouyalistes, implantés essentiellement dans la Mitidja, se retrouvèrent alors dans la "nature" après leur élargissement le 24 juillet 1990 (sept mois de conditionnement furent en effet nécessaires pour convaincre de collaborer ceux qui faisaient de la " résistance", alors que d’autres islamistes bénéficiant de l’amnistie furent libérés dès novembre 1989) La reconstitution de leur groupe, sous le contrôle de la SM, ne se fera qu’après la démission du général Betchine en septembre 1990.

Une des options consistait à mettre le " grappin " sur les dirigeants influents de ce mouvement, notamment Abdelkader Chebouti*( il sera utilisé pour quatre missions essentielles à partir de décembre 1990: discréditer l’action du FIS et de ses dirigeants conformément au fameux plan d’action du général Khaled Nezzar (1991-1992) ; mettre en place des "maquis" islamistes en Kabylie (1991- 1993) ; diriger des GLD et des groupes de patriotes pour défendre les intérêts de ses "sponsors" (1994-1999). Cette mission concernait également le recrutement de "candidats" c’est à dire de jeunes islamistes manipulés qui serviraient de "chair à canon" pour les besoins de la "sale" guerre ; participer à la campagne contre les généraux hostiles aux éradicateurs de l’Armée notamment Tayeb Derradji (1998-2000), Mohamed Betchine, et Liamine Zéroual), imam influent dont les prêches incendiaires contre le régime corrompu étaient suivis par de nombreux fidèles séduits par un discours tranchant. Chebouti qui s’était autoproclamé " commandant " avait les faveurs et la sympathie de tout le Titteri, région mitoyenne de la Mitidja et qui s’étend vers le sud ouest (Médéa, Ksar Boukhari,…), Azzedine Baa, qui avait conservé de solides réseaux dans la Mitidja ; Ahmed Merah, surnommé l’"intellectuel" de cette organisation et qui étendait son influence jusqu’en Kabylie. À partir de l’été 1990, de ces trois personnages, seul Ahmed Merah s’affichait avec des responsables de la SM, se faisant remarquer par ses visites régulières chez Smaïn Lamari et Amar Guettouchi.

Ces visites étaient volontairement indiscrètes pour que les dirigeants du FIS braquent leurs attention sur Merah (qui se savait grillé et qui ne cachait pas son inimitié pour les islamistes qu’il combattra ouvertement à partir de 1994 en organisant des groupes de légitime défense pour le compte du pouvoir) et ne suspectent pas les agissements de Abdelkader Chebouti. Ce dernier faisait en effet lui aussi l’objet d’une manipulation de la part de la SM, puisque une bonne partie de son entourage, y compris son chauffeur, était composé de "déserteurs" de l’armée qui continuaient à "travailler" pour les services *( C’est pour cette raison, j’y reviendrai, que j’ai toujours considéré à l’époque que le groupe de Abdelkader Chebouti agissait à la solde du DRS, même si, à mon niveau, je n’avais pas de relations directes avec lui. Bien plus tard, en 2001 et 2002, des officiers sincères comme le capitaine Ahmed Chouchane, dont la parole ne peut pas être mise en doute, m’ont affirmé que Chebouti n’a jamais " travaillé " délibérément pour les services. Ayant été concerné par la remise des véhicules à la disposition des responsables du MIA, par la fourniture des cartes grises et ayant eu entre les mains des rapports sur les "missions" assignées au MIA, qui sera restructuré plus tard en GIA, je ne peux émettre que deux hypothèses : soit Abdelkader Chebouti, qui n’a pas adhéré au FIS en tant que parti politique, cachait bien son jeu et collaborait de plein gré (comme Ahmed Merah par exemple) ; soit il était manipulé par la SM sans qu’il ne s’en aperçoive, croyant agir pour la cause islamique alors qu’en fait il n’exécutait que les instructions du colonel Smaïn Lamari).

Des contacts informels étaient entretenus avec eux: soit directement, comme avec Ahmed Merah, qui accepta sans ambiguïté la proposition de collaborer avec les services; soit indirectement, par le biais d’agents et de relations de confiance. C’est ainsi qu’un sous-officier (dont j’ai oublié l’identité) du CRI de Blida dirigé par le commandant Mehenna Djebbar, s’étant fait passer pour un déserteur de l’ANP, "s’occupait" de Azzedine Baa ; tandis que Khaled Bouchemal, un élu du FIS, président de l’APC de Raïs Hamidou et adjoint de Kamel Guemazi (un membre influent de la direction du FIS) au CPVA (Conseil populaire de la ville d’Alger) d’Alger, entrait en relation avec Abdelkader Chebouti dès le début de l’année 1991.

Khaled Bouchemal est l’un des nombreux agents de la SM, reconverti en politicien après l’avènement de la démocratie en Algérie en 1989, beaucoup infiltrèrent les partis politiques qui échappaient au contrôle du DRS et certains d’entre eux, ont même réussi à se frayer un chemin, à l’image du P/APC de Rais Hamidou qui suppléait le président du CPVA, Kamel Guemazi. Ce dernier, membre du Madjless Echoura et proche d’Ali Benhadj avec lequel il fut arrêté le 30 juin 1991 à l’entrée du siège de l’ENTV, était un membre influent au niveau du bureau national du FIS.

Fin 1990, le nombre d’éléments du noyau du MIA "version des années 1990" ne dépassait pas la vingtaine à cette époque, mais encouragés par Smaïn Lamari et ses sbires, les bouyalistes sillonnaient le territoire national pour recruter parmi les islamistes extrémistes, notamment les "moudjahidine Afghans" de retour en Algérie, les partisans de l’État islamique pur et dur, les aigris du système et même dans les couches les plus démunies ou les repris de justice "convertis" à l’intégrisme, particulièrement ceux qui étaient attirés par le discours mettant en avant les vertus de la morale islamique en matière de justice et de solidarité. Les délinquants "reconvertis" constitueront plus tard la chair à canon du GIA "made in DRS".

        

Des voitures du DRS au service des islamistes radicaux

À partir de début 1991, la collaboration entre les services et les chefs du MIA passa à une échelle supérieure. Le colonel Smaïn Lamari me demanda de mettre à leur disposition quatre Renault 9, prélevées sur le parc automobile du SRA, justifiant sa démarche par le fait qu’il ne pouvait les doter de Regata neuves sans risquer d’attirer l’attention sur eux. Ces véhicules, dument piégés, devraient nous permettre de suivre leurs mouvements et tous leurs contacts sur le territoire national, d’identifier les "ultras" et permettre de sélectionner les islamistes "récupérables".
Sur un autre plan, cela je l’ai compris plus tard, cet encouragement à l’action des islamistes radicaux visait à démontrer à l’opinion publique que les islamistes préparaient des actions violentes, ce qui justifierait la répression et plus tard l’interdiction ou la dissolution des partis islamistes.

Ces véhicules, bien que remis à Abdelkader Chebouti et Ahmed Merah, continuaient à être entretenus par le CPO, qui subvenait aux réparations, vidanges et même à l’approvisionnement en carburant grâce aux bons d’essence de la Sonatrach. Les carnets de bord militaires avaient été remplacés par des cartes grises établies par les wilayas d’Alger et de Tizi-Ouzou. À l’époque, cette initiative me rendait service: moi qui me plaignais de la vétusté de mon parc automobile, j’étais ravi d’apprendre qu’en échange des quatre R9 remises aux islamistes pour les besoins de cette "mission", des voitures neuves (Fiats Regata et Uno) allaient m’être affectées.

La R9 de couleur crème que conduisait le lieutenant Lahlou Sofiane  fut donc mise à la disposition d’Abdelkader Chebouti. (Khaled Bouchemal a servi d’intermédiaire dans cette affaire). Cela nous a permis (grâce aux comptes-rendus détaillés de son chauffeur et aux moyens techniques, notamment des micros, placés à l’intérieur desdits véhicules) de suivre ses itinéraires lors de ses tournées à Tébessa, Berrouaghia, Rélizane, Ksar El Boukhari, et de connaître les personnes chez qui il se rendait. Tous ses contacts à travers le territoire national étaient fichés. La mise à jour du fichier permettait de localiser les maquis du MIA en cours de constitution et de faire la sélection entre les éléments irréductibles et les "malléables".

Au CPO, on rigolait souvent lorsqu’on apprenait que lors des barrages routiers et des contrôles, les gendarmes se laissaient abuser par les apparences et ne s’apercevaient même pas de l’identité des occupants du véhicule, ni des faux papiers (fournis par le commandant Rachid qui était à Tizi-Ouzou et par moi-même) qui permettaient aux "terroristes" de circuler sous une fausse identité.

La R9 bleue du capitaine Boualem fut affectée à un groupe proche de Saïd Makhloufi. Cet ancien lieutenant avait été affecté au commissariat politique de l’Armée puis radié des effectifs de l’ANP en 1986 ou 1987 pour ses opinions religieuses. Il était l’un des membres fondateurs du FIS ; il faisait en tout cas partie des quinze dirigeants dont les noms figurent sur la demande d’agrément déposée en mars 1989 au ministère de l’intérieur. Membre de la tendance salafiste *(le courant salafiste prône un islam politique transfrontière ou internationaliste basé sur les rites du passé, par opposition au courant djaazariste, ou algérianiste, qui est lui un courant moderniste spécifique à l’Algérie) du parti, il était le responsable d’El Mounkid, le journal du FIS et il est l’auteur de l’opuscule La désobéissance civile publié en février 1991, dont s’inspira le parti d’Abbassi Madani lors de la grève de Mai-Juin 1991 (voir chapitre suivant).

La présence de Saïd Makhloufi, (rédacteur d’El Mounkid, organe du FIS) dans les rangs du MIA était importante pour le DRS, dans le but de démontrer que le FIS en tant qu’organisation politique se préparait à prendre le pouvoir par les armes et que ce parti était derrière la violence armée ; confortant ainsi  la thèse véhiculée par le pouvoir selon laquelle le FIS agissait en hors la loi et menaçait les institutions de la République.
L’affectation d’un véhicule à un proche de Said Makhloufi (en l’occurrence Touam, un sous-officier du DRS qui était au CRI de Blida et qui avait simulé une désertion. Cette couverture lui facilitera le travail d’infiltration des responsables qui entreront dans la clandestinité au printemps 1991) nous a fourni de précieux renseignements notamment la localisation des planques utilisées par les membres de ce groupe comme refuges à Blida, Chréa, Boufarik, El Harrach, Aïn-Taya et Bordj El Kiffan.

Les deux R9 de couleur grise furent remises à Ahmed Merah. C’est Smaïn Lamari en personne qui lui donnait les instructions en le mettant en contact soit avec le commandant Amar Guettouchi lorsqu’il est question d’opérations, soit avec le capitaine Omar Merabet s’il s’agit d’une remise d’un document ou de transmission d’une information.
Les liens de Merah avec Chebouti, Makhloufi, Baa et Mansouri n’étaient que superficiels.  Bien qu’ils aient (à l’exception de Said Makhloufi) milité dans les rangs de Bouyali et subi les affres du régime, la méfiance régnaient entre eux. Chacun avait sa propre conception de la lutte armée et ne se faisaient pas confiance entre eux. Mansouri Meliani par exemple, voulait toujours faire " cavalier seul " en recrutant ses hommes parmi les membres de sa famille et de son entourage proche. Ce qui compliquait notre tache, bien que la stratégie du DCE fût basée à l’époque sur l’exploitation de la discorde des responsables islamistes en vue de la division et de l’émiettement des groupuscules.

 

Les casemates des futurs "tangos"

Dans un premier temps (et jusqu’à mon départ du SRA en juillet 1992) la mission assignée à Ahmed Merah reposait sur deux taches principales: La mise en place de maquis islamiste en Kabylie et le recrutement de candidats qui serviraient de "chair à canon".

L’un de ces maquis se trouvait près de la localité d’Aomar, dans la wilaya de Boumerdès à une cinquantaine de kilomètres d’Alger. C’est ce dont je commencerai à prendre conscience à cette époque.

Une nuit de juillet 1991, le commandant Amar Guettouchi, accompagné de Ahmed Merah et d’une équipe du GIS, était parti faire un "ratissage" dans cette région (c’est du moins ce qu’il m’a déclaré avant de partir). Or le lendemain de cette opération, un des sous-lieutenants du GIS que j’avais eu comme élève officier pendant l’instruction, me fit part de son indignation d’avoir vu un civil barbu (il faisait allusion à Merah) assistant à un bivouac de l’ANP ! Par pur hasard, il venait de me révéler que la veille, l’équipe du GIS qui accompagnait le commandant Guettouchi avait en fait rendez-vous avec une compagnie de l’ANP chargée de creuser des "trous" malgré l’obscurité, car il n’y avait qu’un seul projecteur pour éclairer la zone.

Il y avait anguille sous roche. Le commandant Amar, qui disait qu’il participait à un ratissage, était contredit par l’officier du GIS: on ne fait pas de ratissage en creusant des "trous"… Je ne comprenais absolument pas ce qui se tramait. Naïvement, je demandais alors au commandant Amar de m’éclairer un peu.
Selon lui, "il s’agissait d’une opération combinée avec les troupes de l’armée, et la compagnie du génie militaire devrait stationner la nuit et poursuivre son action pendant plusieurs jours pour chasser tous les islamistes de la région". La présence de Merah, ajouta-t-il, était dictée par le fait qu’il connaissait la région qui servait de refuge aux bouyalistes dans les années 1980.

Cela avait suffit à dissiper mes doutes, car en cette période nous étions alors tous obnubilés par le danger que représentait l’instauration d’un régime à "l’iranienne" comme le prétendaient nos chefs. J’étais loin de soupçonner la vérité, dont je ne prendrai conscience que plus tard: le commandant Amar, avec la complicité de Merah, était allé préparer l’installation d’un faux maquis islamiste dans les montagnes de Kabylie !
Les soldats du génie réalisaient donc des casemates pour le compte des futurs "terroristes" ! Nous étions je le précise en juillet 1991, donc bien avant l’interruption du processus électoral.

Au cours de cette période décidément très singulière, je serai confronté de cette façon à de nombreuses affaires bizarres de ce type, qui me choquaient sans que je comprenne qu’elles répondaient en fait à une logique d’instrumentalisation de la violence islamiste orchestrée au sommet. Je pourrai en citer des dizaines. Je n’en évoquerai ici que deux, particulièrement révélatrices.

 

Le cas Boudchiche

En prenant mes fonctions de chef du service de recherche de la DCE, l’un des dossiers les mieux documentés dont j’ai eu à m’occuper était celui relatif au suivi de l’organisation "El Hidjra oua Takfir" (exil et expiation ou bien exil et rédemption). Cette organisation, apparue à la fin des années 1980 et dont l’activité s’apparentait à celle d’une secte, était constituée en mars 1990 d’une centaine d’adeptes implantés surtout dans la région de Bordj El Kiffan, Belcourt et Kouba (un quartier d’Alger où résidait Ali Benhadj) se signalant par un discours extrêmement virulent, apostasiant (terme plus fort que rejeter ou exclure) ceux qui ne se conformaient pas à leur doctrine.

Les membres de El Hidjra oua Takfir étaient surtout de jeunes hommes  qui ont subi un endoctrinement en Afghanistan et qui importaient un islam radical refusant tout ce qui, selon eux, ne relevait pas de  la morale islamique, donc devenait illicite "la yadjouz" (interdit). Pour eux, il était interdit aux filles d’aller à l’école ; interdit aux femmes de sortir sans voile "hidjab" ou sortir sans être accompagnées du père, du mari ou d’un tuteur ; la télévision et les concerts de musique étaient proscrits, etc.… Certains membres de cette secte se sont érigés en justicier pour contrôler les identités  de jeunes couples, voire même sectionner les câbles des antennes paraboliques installés sur les terrasses des immeubles.

Généralement les éléments d’El Hidjra oua Takfir n’avaient aucun lien organique avec le FIS dont ils contestaient d’ailleurs la présence sur la scène politique. Toujours selon eux, la démocratie est un concept importé d’occident qu’il faut bannir et remplacer par le conseil de la Choura, que le gouvernement algérien est illégitime puisqu’il régit le pays avec des lois "occidentales" et non avec la charia, etc..., d’où leur conflit avec le courant de la Djazaara que le pouvoir chercha à exploiter et à attiser pour dresser les islamistes les uns contre les autres: en effet au lieu de nous demander de neutraliser cette secte (nous en avions parfaitement les moyens), les décideurs préféreront l’encadrer et la prendre en main, pour que les actions délirantes du groupe d’El Hidjra oua Takfir soient attribuées au FIS.

Le dossier "HOT", comme nous l’appelions, était pris en charge par trois officiers qui, grâce à un réseau d’agents performants, connaissaient l’ensemble de la structure composant cette secte et en contrôlaient tous les agissements.
Lorsque, fin 1990, les instructions nous furent données de suivre en priorité les mouvements islamistes, et constatant que le comportement des adeptes d’El Hidjra oua Takfir devenait de plus en plus agressif à l’égard du pouvoir (prêches incendiaires, appel à l’embrigadement des jeunes, entraînements paramilitaires sur les plages de la cote Est notamment près de Aïn Taya, Bordj El Bahri…), le dossier "HOT" fut codifié par mes soins "piment doux" et entra dans la classification "secret-confidentiel": son accès n’était plus permis à ceux qui ne travaillaient pas sur ce dossier, car il contenait des données sensibles (rapports d’agents, de surveillance ou  d’écoute).

Les méthodes d’El Hidjra oua Takfir se singularisaient par la division du travail entre responsables et exécutants. Les premiers fonctionnaient en coulisse: ils se réunissaient discrètement dans des domiciles privés ou dans de petites salles de prière implantées à la cité Faizi ou à Benzerga, dans la région de Bordj El Kiffan (à cette époque, nous avions identifié une vingtaine de lieux susceptibles d’abriter des rencontres et des réunions à Alger et dans ses environs immédiats). L’activité militante était confiée à des "seconds couteaux", qui se surpassaient par le zèle affiché afin de se faire un nom et une réputation dans leur quartier, aspirant sûrement à prendre un jour la relève de leurs chefs.

Parmi les éléments qui se distinguaient par leur activisme, mes services avaient identifié les deux frères Boudchiche, qui imposaient leur loi aux habitants de ces quartiers populaires de l’Algérois  comme Bentalha ou Benzerga… Ils obligeaient les femmes et les jeunes filles à porter le hidjab, les jeunes à faire la prière, imposaient la fermeture des bars et des salles de jeux et de spectacles, interdisaient la télévision, la parabole, la mixité, l’envoi des filles à l’école… Cette "islamisation" par la force constituait clairement une action antirépublicaine, qui me paraissait particulièrement choquante  dans cette démocratie naissante. Pourtant, le service que je dirigeais n’a pas réagi, car j’estimais que, conformément à la loi, c’était à la police et à la gendarmerie de faire respecter les lois de la République, pas à la SM, chargée seulement du renseignement. Ce qui était certainement naïf de ma part: ma décision, en effet, enchantait Smaïn, qui lui, envisageait les choses de manière bien différente ; le DCE cherchait clairement le pourrissement de la situation.

Au début du printemps 1991, les preuves accumulées par mes services contre l’aîné des frères Boudchiche étaient irréfutables: il terrorisait les habitants, circulait avec une épée, participait à des exercices paramilitaires (avec cassette vidéo à l’appui qui montrait l’entraînement des islamistes habillés en treillis militaires) et fabriquait même des bombes artisanales réalisées à base d’engrais (j’avais réussi à obtenir un spécimen de bombe par l’intermédiaire d’un agent infiltré à l’intérieur de cette secte et que manipulait le capitaine Farouk Chetibi).

Porté sur les fiches avec la mention "islamiste très dangereux" au moment de l’administration de l’état de siège de juin 1991, il fut arrêté par les services du CPO vers la mi-juin, en même temps qu’une vingtaine de ses acolytes d’El Hidjra oua Takfir. Quarante-huit heures après son arrestation, alors que j’étais chargé de la cellule de sécurité au niveau du commandement des forces terrestres (CFT)  de Aïn-Naadja, lieu où nous siégions pour coordonner le travail lié au fonctionnement de l’état de siège (établissement des listes, organisation des moyens logistiques, directives à préparer pour les walis, répartition des missions pour chaque corps de sécurité…), un officier de mes services m’appelait au téléphone pour m’informer que le nommé Boudchiche, à la tête d’une dizaine d’agitateurs, semait le désordre à Bordj-El-Kiffan en appelant à l’émeute, et qu’il avait mis le feu à deux bus de la RSTA (la régie des transports d’Alger) ainsi qu’à un semi-remorque de la SNTR (Société nationale des transports routiers).

"Ce n’est pas possible, lui dis-je, il a été arrêté il y a deux jours." La voix étouffée de sanglots, mon correspondant me répondit: "Je le vois de mes propres yeux, il a incendié deux bus neufs et saccagé un camion de la SNTR, des lampadaires… Je vous supplie de faire quelque chose, la foule est surexcitée." Dès qu’il a raccroché, j’ai consulté le listing des personnes arrêtées et Boudchiche y figurait bien parmi elles. Il a du avoir des hallucinations, me dit le capitaine Mazari, un officier de la DCE qui faisait partie de mon staff. Ne voulant pas mettre en doute le sérieux de cet officier, je téléphonai au commandant Amar Guettouchi pour savoir si Boudchiche était toujours détenu chez lui au centre Antar, s’il avait été transféré ailleurs ou s’il se serait évadé, chose fort improbable quand on connaît les conditions de détention et la vigilance des cadres de la SM *(En 23 ans de service, je n’ai jamais entendu dire qu’un seul  individu ait pu s’échapper des prisons de la SM). D’autant plus que la situation du moment (état de siège et alerte numéro une) ne tolérait aucun laxisme ou relâchement.

À ma grande surprise, il me dit l’avoir "remis sur le circuit". Ma seule réponse fut: "Tu es fou, Amar ? C’est un type très dangereux !" J’informai alors immédiatement le lieutenant-colonel Sadek Aït-Mesbah (responsable du DRS chargé de la supervision et de la coordination au niveau de l’administration de l’Etat de siège) pour le mettre au courant de cette affaire et des agissements de Boudchiche qui attisait l’émeute à Benzerga et Bordj-el-Kiffan, tout en lui faisant part de ce que je croyais être de l’amateurisme ou de la négligence de la part des "nôtres" et qui se révélera plus tard un plan bien conçu et réfléchi.

Le courant passait très bien entre moi et le lieutenant-colonel Sadek: convaincu des risques encourus si Boudchiche n’était pas neutralisé, il donna l’ordre au commandant Abdelaziz Chater, responsable du groupement de la gendarmerie à Alger, de procéder à son arrestation immédiate. Ce qui fut fait le jour même. Le surlendemain, je reçus le procès-verbal d’audition de Boudchiche, dans lequel il expliquait qu’il avait été remis en liberté après avoir accepté de collaborer avec la SM, et que s’il avait mis le feu aux deux bus, c’était pour dissiper les doutes de ses acolytes sur sa libération prématurée. Soumis à un interrogatoire musclé, Boudchiche finit par avouer qu’il projetait de tendre un piège au lieutenant Wahid, son officier traitant qui l’avait recruté trois jours auparavant, et ce, dans le but de l’assassiner à Dellys et de récupérer son arme.

Je cite cet exemple pour donner un aperçu de ce qui se passait à l’époque et de la nature des relations entre agents islamistes (qui seront ultérieurement membres du GIA) et certains cadres manipulateurs du DRS. Il y a eu tellement de manipulations conduites ainsi à la légère que le DRS a perdu peu à peu le contrôle de ses "agents", devenant incapable de faire le distinguo entre agents retournés et agents doubles. Cette situation s’est ensuite aggravée, car chaque service avait ses propres agents: il n’est pas difficile d’imaginer la confusion qui régnait, chaque service croyant avoir affaire à des terroristes, alors qu’ils étaient en fait manipulés par leurs collègues. Les vrais terroristes, tout comme les décideurs, trouvaient leurs comptes dans cette confusion.

 

L’affaire du capitaine Ahmed Bouamra et l’infiltration des "Afghans"

Le cas du capitaine Ahmed Bouamra est une autre illustration encore plus flagrante de la manipulation des décideurs, qui grâce à la centralisation de l’information pouvaient prétendre à la fois contrôler les différents services du DRS et orienter la lutte antiterroriste selon leur convenance.
La confrérie des Frères musulmans, dont Mahfoud Nahnah est un membre *(aujourd’hui ce n’est un secret pour personne que Mahfoud Nahnah soit ou  fut le représentant de cette organisation en Algérie. Durant mon séjour de trois ans en Allemagne il a été accueilli au moins cinq ou six fois par les responsables de ce mouvement en Allemagne, qui s’occupaient de sa prise en charge et de l’organisation de ses meetings et de ses rencontres), forts de l’aide financière des organisations caritatives et de bienfaisance saoudiennes et koweïtiennes, puis la secte d’El Hidjra oua Takfir, ont été les premières structures islamiques qui recrutaient et organisaient dès le début des années quatre-vingt les départs de jeunes algériens pour combattre l’Armée rouge soviétique en Afghanistan (la secte HOT a pris le relais à partir de 1987, et les salafistes du FIS à partir de 1989). En juin 1992 nos estimations étaient évaluées à 3000-3500 algériens ayant pris part au djihad en Afghanistan.

Selon les informations communiquées par les "Afghans" algériens auditionnés à leur retour au pays, les combattants volontaires partaient soit de Syrie (pays qui n’exigeait pas de visa pour les Algériens) soit d’Arabie Saoudite (après une "Omra").
Plus tard, d’autres filières furent organisées pour ceux qui partent de France, d’Allemagne et des autres pays européens. La première étape était le Pakistan où une formation théologique permettant l’assimilation du Coran était dispensée. Après ce transit obligatoire, les "moudjahidine" étaient acheminés en Afghanistan où ils subissent un entraînement militaire intensif (maniement des armes, techniques de guérilla…). La durée du Djihad en Afghanistan dépend du vœu du candidat: certains choisissaient six ou huit mois, d’autres un an ou deux ; il n’y avait pour ainsi dire aucune contrainte.

Il est très difficile d’estimer avec précision le nombre d’Algériens partis au Djihad en Afghanistan, en raison du nombre de ceux qui sont morts "au combat" et de ceux qui ont choisi ensuite d’émigrer en Europe ou de s’installer au Pakistan.
La participation de jeunes Algériens au djihad "afghan" n’avait pas suscité de réaction de la part des dirigeants algériens. Mais à la fin des années quatre-vingt, la défaite des Soviétiques en Afghanistan et la chute du communisme, conjuguées avec la montée du FIS, le retour au pays des "Afghans" et le regain de l’islamisme politique en Algérie, leur a fait prendre conscience de la menace qui pesait sur leurs intérêts. Les généraux avaient compris qu’il n’était pas possible de rivaliser avec le FIS sur le plan politique: la population algérienne est très attachée à l’Islam, et les mosquées servaient de tribunes pour la propagande "du parti religieux". C’est pour toutes ces raisons que les responsables du DRS prirent le parti de faire imploser cette "nébuleuse": la manipulation des "Afghans" allait être l’une des premières méthodes utilisées dans ce but.

En décembre 1990, le général Mohamed Médiène dit Toufik chargea le colonel Kamel Abderrahmane (chef de la DCSA) de sélectionner un officier parmi ceux qui étaient proches de la mouvance islamique pour la conduite d’une mission précise: partir au Pakistan pour infiltrer les "Afghans", avec comme récompense une promotion au grade supérieur et une ascension garantie dans la fonction "civile".

Ce travail d’infiltration, je dois le souligner, existait déjà auparavant: dans les années 1980, il s’agissait de s’intéresser aux filières et de savoir si des services de renseignement étrangers étaient derrière ces regroupements ; il n’y avait pas de menace qui pesait sur l’Algérie, il était seulement question de connaître les meneurs algériens derrière ces filières et d’identifier les ONG qui parrainaient les "moudjahidine". Mais après la guerre du Golfe et la montée du FIS, la donne avait changé et il s’agissait à présent non plus de renseignement mais d’opérations. Il est fort possible que les renseignements recueillis puissent servir de "monnaie d’échange" dans le cadre de la coopération avec les services étrangers ou d’une sous-traitance de la SM pour le KGB, mais je ne peux l’assurer formellement.

Le choix initial se porta sur le capitaine Hocine Bouraoui, médecin à l’hôpital militaire  d’Aïn-Naadja. Mais il ne fut pas retenu, car son frère, lieutenant-colonel et cardiologue dans le même établissement à Aïn-Naadja, ne remplissait pas les "critères requis" pour une bonne "légende" puisqu’il ne pratiquait pas  la prière et s’adonnait régulièrement à l’alcool.
Après cette tentative infructueuse, le choix se porta sur le lieutenant Ahmed Bouamra, médecin originaire des environs de Boufarik et ayant une triple qualité: des membres de sa famille étaient militants du FIS, son appartenance aux services et la pratique des arts martiaux. C’est donc en "mission commandée", après avoir simulé une radiation éclair (alors qu’il faut toujours de longs mois, voire des années, pour pouvoir être libéré des rangs de l’ANP) et c’est avec le grade de capitaine qu’il partit à Peshawar en octobre ou novembre 1990. Grâce à ses compétences, il réussit à s’y faire un nom, infiltrant non seulement la secte d’El Hidjra oua Takfir mais également les associations humanitaires et de bienfaisance installées à Peshawar qui aidaient et finançaient les moudjahidine Afghans.

À partir de 1989, la guerre contre les Soviétiques ayant pris fin, les "Afghans" algériens ont commencé à revenir au pays. Ils étaient bien sûr étroitement surveillés: en 1990, une convention avait été signée par nos responsables avec les services de sécurité tunisiens, qui nous signalaient toutes les personnes qui débarquaient à Tunis en provenance de Karachi en voyageant par le biais de la compagnie Tunis Air (ligne privilégiée par les combattants algériens, car le billet d’avion y coûtait environ 50 % moins cher que sur les autres lignes desservies par d’autres compagnies aériennes). Les "Afghans" prenaient ensuite la ligne Tunis-Alger et étaient directement accueillis par la PAF à  l’aéroport international Houari Boumediene d’Alger à leur descente d’avions.

Ils étaient gardés à vue 24 heures dans les locaux de la police (Cavaignac ou au commissariat central du boulevard Amirouche à Alger) avant d’être acheminés vers le CPO au centre Antar pour un examen de situation approfondi. Ensuite, après plusieurs jours de garde à vue au cours de laquelle ils subissaient souvent des tortures lors des séances d’interrogatoires, ils étaient, selon les cas, soit recrutés, soit mis sous surveillance, soit carrément arrêtés. (Selon les informations que je recueillerai plus tard  auprès des capitaines Miloud et Djaafar, à partir de juin 1992, certains furent même liquidés de sang-froid, au motif qu’ils refusaient de collaborer et qu’ils étaient considérés comme un danger potentiel s’ils se trouvaient en liberté, car même s’ils étaient présentés devant une juridiction, les charges ne permettraient pas de les maintenir en détention plus de deux mois).

C’est par le même canal (Islamabad-Karachi-Tunis-Alger) que le capitaine Bouamra retourna en Algérie en même temps que certains de ses camarades, en avril 1991. Le nom de Bouamra était connu des services de la DCE et de la DDSE en raison de son engagement au profit de la mouvance islamique, c’est pourquoi il est tout à fait naturel qu’il ait été arrêté à sa descente d’avion à l’aéroport Houari-Boumediene. À la surprise des officiers du SRPJM (service de police judiciaire qui se trouvait aussi au centre Antar), c’est le général Toufik en personne qui donna l’ordre de le remettre en liberté. Comme dans l’armée le chef a toujours raison, nul n’a songé à contester cet ordre.

Peu de temps après son retour, le capitaine Bouamra réussit l’exploit de devenir "l’émir" et l’imam de la mosquée Sunna de Belcourt, située deux cents mètres plus haut que la mosquée Kaboul sise  rue Mohamed Bouloum.
Sous sa houlette, cette mosquée était devenue le sanctuaire des éléments d’El Hidjra oua Takfir pendant les événements de juin 1991: c’est dans ce lieu de culte, qui se spécialisait dans l’endoctrinement des jeunes et le recrutement des délinquants et des repris de justice, que des armes et des munitions furent stockées en prévision du djihad; c’est aussi là qu’une fetwa a rendu la drogue licite.

Le trafic de drogue permettait de substantiels revenus et la consommation de la drogue donnait du courage aux jeunes adeptes pour se lancer dans des actions violentes comme ce fut le cas en juin 1991 où ces jeunes affrontaient gendarmes et policiers au niveau de la place du 1er mai à Alger.

C’est aussi dans "sa" mosquée que des "otages" militaires furent retenus en captivité en juin 1991. Lors des émeutes qui ont suivi l’assaut des forces de l’ordre en juin 1991, deux sous officiers du service de surveillance du CPO furent en effet arrêtés par des islamistes à proximité du centre Ghermoul (siège de la DCE) et furent séquestrés pendant plus de 24 heures.

J’étais témoin, puisque présent dans le bureau du commandant Guettouchi lorsque celui-ci appela au téléphone Ali Benhadj pour lui demander d’intervenir auprès des "ravisseurs" en faveur de leur libération. Le lendemain  vers 9 heures, ce sont mes éléments accompagnés du capitaine Khemene du GIS qui ont "récupéré" les deux "otages" au niveau de l’hôpital Mustapha. Par la suite nous avons maquillé le corps et les visages des deux sous officiers pour les présenter le soir  à la télévision et faire croire à l’opinion publique que des militaires avaient été enlevés, agressés et maltraités par des islamistes du FIS qui cherchaient à prendre le pouvoir par la force et la violence.

Cette affaire a aussi permis d’accuser Ali Benhadj dont l’intervention effectuée pour obtenir la libération des deux militaires a été qualifiée de "collusion" avec les extrémistes prônant la violence. Il sera arrêté le 30 juin 1991, victime d’un "coup de Jarnac" cher aux généraux.
Ahmed Bouamra et les éléments qu’il avait recrutés, c’est-à-dire le groupe de la mosquée Sunna de Belcourt, furent arrêtés en juillet 1991 par les unités de commandos qui dépendaient du CFT, et furent remis au CPO. La plupart furent relâchés, sauf Ahmed Bouamra qui fut maintenu au secret.

C’est à cette occasion que j’ai pris connaissance  de cette opération d’infiltration, car ce sont mes hommes, les capitaines Mustapha, Ziad, Hadji et Wahid, qui furent chargés des auditions de Ahmed Bouamra, qui fut chargé par le général Toufik d’organiser au nom de l’Islam et du Djihad, la formation  des jeunes intégristes aux techniques de guérilla, de secourisme (soins aux blessés), au close-combat, au recueil de renseignement sur les "cibles" potentielles… Pour préparer les questionnaires j’avais été briefé par le chef de la DCSA, le général Kamel Abderrahmane, qui m’avait raconté toute l’histoire.

Plus tard, j’ai appris par plusieurs sources (militaires et journalistiques) qu’il avait été exécuté en 1993. J’ignore les raisons qui ont motivé sa liquidation, mais ce dont je suis sur c’est que dès juin 1991 cet officier a refusé de poursuivre cette mission dangereuse et qu’il a refusé obstinément de communiquer des informations sur les réseaux qu’il avait mis en place à Peshawar.

En conclusion, on peut dire que, de fin 1990 au mi 1991, les actions d’infiltration et de manipulation de la mouvance islamique par le DRS étaient compartimentées en quatre échelons:
- la poursuite  de "négociations politiques" avec les leaders du FIS Abbassi Madani et Ali Benhadj. Ce travail était conduit exclusivement par les  généraux Toufik et Smaïn, et ce, dans le but de les leurrer en attendant que les faux "maquis" se constituent et deviennent opérationnels. Tout le printemps 1991 a été marqué par d’incessants contacts entre les dirigeants du FIS et les responsables du DRS Toufik et Smaïn avec parfois la présence du chef de gouvernement Mouloud Hamrouche.

- la manipulation des "politiques" du FIS par le biais des agents Ahmed Merani, Saïd Guechi, Bachir Lefkih, Bouazza, El Hachemi Sahnouni, Benazzouz Zebda… avec l’intention de créer un climat de discorde à l’intérieur du parti et d’encourager les chouyoukhs à tenir un discours plus extrémiste. Tous ces responsables, chacun à son niveau, ont contribué au succès de cette action.

- l’infiltration des éléments extrémistes, grâce notamment à la reconstitution du MIA, le recrutement de "radicaux" pour en faire des émirs de quartiers ; cette action relevait des attributions du DCE.

- la création de réseaux islamistes prônant la violence. ; cette action avait été confiée à la DCSA, puisque des militaires  ayant soit disant "déserté avec armes et bagages" se sont ainsi donnés une nouvelle "légende" pour prendre en main et diriger des maquis clandestins et attirer les islamistes soit pour les éliminer, soit pour les conduire à mener des actions de contre-guérilla ou contre des objectifs bien précis qui leur étaient assignés.

Toutes ces actions se complétaient avec une campagne de propagande qui mettait l’accent sur des propos déformés ou inventés par les services: la démocratie est kofr (une hérésie), le FIS exige des élections présidentielles anticipées, le FIS révisera ses relations internationales avec les pays occidentaux, sans compter tous les interdits évoqués plus haut, qui visaient surtout à faire peur au courant démocratique.
La décision de dissoudre le FIS et d’arrêter les responsables du FIS était déjà prise dès l’inauguration du plan Nezzar en décembre 1990, il fallait seulement trouver des prétextes qui justifieraient l’action des généraux.

Un travail de recensement a été entrepris grâce à l’identification des responsables des bureaux locaux, des comités de quartiers, etc.
Ce sont mes services qui se sont acquittés de cette tache. Tout comme les histoires de tribunaux islamiques, de polices parallèles, ne sont que des inventions de la SM. Les officiers du SRA par l’intermédiaire de leurs agents tentaient de propager  cette idée et encourageaient les islamistes à agir de la sorte, en s’inspirant de quelques cas isolés.  Bien entendu, nos agents "journalistes" de la presse indépendante avaient amplifié ces événements et rédigeaient des articles alarmistes.

Le plan d’action du général Nezzar, qui reposait sur la division du courant islamique, sur sa décrédibilisation et sur la dépréciation de l’image du FIS, a donc été exécuté à la lettre par les chefs du DRS. Les extrémistes, en particulier les éléments d’El Hidjra ou Takfir, les "Afghans" et les éléments incontrôlés du FIS, étaient certainement prêts à passer à l’action violente. Mais ils y ont été activement poussés par des campagnes de provocation, de harcèlement et de pression.

On se souvient que dès l’automne 1990 toutes les attributions des mairies (en particulier le budget relatif au plan de développement) ont été soustraits aux APC et remis aux chefs de daïras qui, eux, n’étaient pas élus, mais désignés par l’administration ; il y a eu ensuite  les interdictions de faire la prière sur les trottoirs ; les incitations en février-mars 1991 à la grève des services communaux et de voiries, le bras de fer concernant les frontons des mairies, le renvoi des islamistes dans certaines entreprises ; les arrestations injustifiées. Toutes ces actions étaient orchestrées pour amener les islamistes les plus déterminés à commettre des erreurs qui seront exploitées en vue de prononcer l’interdiction de ce parti que la SM n’a pas réussi à "domestiquer". La tactique de la SM était de capter ainsi les jeunes islamistes radicaux afin de mieux les contrôler, car il s’agissait de manipuler leurs violences en prévision des échéances à venir. Il fallait seulement provoquer des actions terroristes à imputer au FIS pour déclencher toute la machine de guerre mise en place.

 

Le rôle des agents du DRS

À partir du mois d’avril 1991, soit deux mois avant la date des élections législatives, initialement prévues le 30 juin (elles seront reportées au 26 décembre 1991 à la suite de la grève du FIS et l’instauration de l’état de siège), le colonel Smaïn Lamari chargea en ma présence le commandant Guettouchi de créer des noyaux islamistes qui seront totalement sous contrôle d’agents structurés et de veiller à leur coordination. L’idée serait que chaque agent puisse être à la tête d’un groupe de 5 à 10 personnes.

 Il n’était pas encore question de groupes armés mais seulement de réseaux pouvant contrôler les activités des islamistes dans le cas où ils rejoindraient le maquis et qu’ils suivraient le mot d’ordre de "désobéissance civile" ou qu’’ ils durciraient le mouvement insurrectionnel que prônait  Said Makhloufi.
S’inspirant de l’organisation de l’ALN durant la révolution, le territoire national fut découpé en cinq zones: la région de Jijel pour l’est, la région de Sidi Bel-Abbés pour l’ouest, la région de Chleff/Aïn-Defla, la Mitidja et la Kabylie (Zbarbar). La délimitation de ces zones était encore floue et correspondait approximativement aux endroits à forte concentration d’islamistes.

Les chefs de CRI de l’époque, les commandants Djebbar (Blida), Waheb (Oran) et Kamel (Constantine), avaient contribué activement à la mise en place de ces noyaux islamistes, dont la plupart étaient soit dirigés par un sous-officier des services comme les adjudants Nacer et Omar pour le cas du CRI de la 5e RM, soit par un agent qui activait pour le compte du DRS.
La DCSA, en revanche, avait en plus comme objectif les zones frontalières comme les régions d’El Oued, de Bechar, ou de Tlemcen. Au cours de cette phase préparatoire, des "katibates" de six à douze hommes à leur tête un émir ont été bien sûr constituées.

Cette action nécessitait la présence d’agents sûrs qui gravitaient dans les sphères islamistes et qui avaient pour mission d’influencer les islamistes sincères pour les amener à prôner la lutte armée le cas échéant, et les entraîner dans l’engrenage de la violence. Les frères Eulmi (Omar et Abdenacer), militants actifs au SIT, dans les circonscriptions de Bab-El-Oued et Badjarah, étaient des militants sincères de la cause islamiste qui furent "trompés" et poussés au djihadpar des taupes de la DCE comme Khaled Bouchemal (un élu du FIS, président d’APC à Rais Hamidou) ou Sid Ahmed Lahrani (membre du bureau national du FIS). Ceux-ci transmettaient directement aux islamistes les instructions du colonel Smaïn Lamari via les officiers traitants qui étaient Amar Guettouchi, Idir…,.

Il n’y avait pas que la DCE qui s’attelait à mettre les futurs "maquis" en place. Comme il y avait de vrais maquis islamistes qui se constituaient, il a été clair qu’une lutte frontal n’avait aucune chance d’aboutir, et le commandement était toujours obsédé par son aveuglement à vouloir ternir l’image du FIS au lieu de combattre les éléments irresponsables et violents. La DCSA s’est aussi embarquée dans cette aventure. De nombreux agents de cette structure comme Gharzouli Abdelkrim dit Kari Said ont eu une part non négligeable dans la création des maquis.* (s’il est vrai que les maquis ont été crées dès 1991, cela ne veut pas dire que les actions terroristes avaient commencé en 1991.  La mise sur pied d’un maquis nécessite plusieurs mois de travail, ce n’est pas une œuvre spontanée comme certains pourraient le croire. L’agent doit recruter ses "lieutenants", puis il faut la phase d’endoctrinement, la préparation physique et psychologique, la mise à l’épreuve des "candidats" à l’action terroristes. De nombreux militants du FIS sont entrés en clandestinité dès le printemps 1991, mais ils ne sont passés à l’action qu’à partir de février 1992. Cela n’exclu toutefois pas qu’il y ait eu des actions sporadiques ou individuelles.de la part de certains islamistes. Cependant le rôle du DRS a été à mes yeux le catalyseur de cette violence).
C’est pratiquement au même moment où les "maquis" islamistes se mettaient en place que certaines actions pour le moins curieuses sont commanditées par le chef de la DCE.

De mystérieux groupes "islamiques non identifiés" sortaient leur tracts de la caserne Antar de Ben Aknoun, siège du CPO: au début, ils s’en prenaient aux dirigeants du FIS, ils prenaient position contre les élections, ils voulaient instaurer une république islamique par les armes et non par les urnes.

Pour obtenir l’adhésion de la société civile, les généraux avaient décidé de lui faire peur. Le génial colonel Smaïn Lamari trouva la clé de la réussite. Il fallait impliquer à tout prix les "démocrates": ainsi apparurent des tracts qui ciblaient les intellectuels et les journalistes, ainsi que les fameuses "listes noires"attribuées aux islamistes, qui sortirent du centre Ghermoul en mai et juin 1991 en pleine campagne électorale et en pleine période d’ "ébullition". L’idée de ces fameuses listes noires provient, des capitaine Omar Merabet, Lerari Said dit Saoud et Aouis Azzedine qui ont assuré la rédaction des tracts que le sergent Haouam Sebti, les éléments de la "section protection" et les chauffeurs du DCE glissaient dans les boites à lettres des intéressés.

Cette campagne a servi à instrumenter des partis politiques comme le PAGS (l’ex-parti communiste algérien, devenu après l’indépendance Parti d’avant-garde socialiste puis, Ettehadi et enfin, MDS, Mouvement démocratique et social) ou le RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) et bien sûr la presse dite "indépendante".

 

Avec le recul, je peux avancer sans risque d’erreur que, dès 1991, la SM mettait en place des maquis islamistes et construisait des casemates destinées aux futurs "terroristes", avec la participation active d’islamistes retournés.
J’ai toujours cru que les "noyaux" mis en place servaient à nous fournir des renseignements sur les actions en préparation pour pouvoir les annihiler ou les prévenir. Jamais au grand jamais je n’aurai cru qu’ils serviraient d’instruments entre des mains criminelles pour assassiner ou massacrer des vies innocentes.

Depuis le début de l’année 1991, la SM a poussé les islamistes extrémistes à la radicalisation, afin de discréditer le FIS en tant que parti politique. À cette époque, il n’y avait encore ni islamistes armés, ni interruption du processus électoral, ni appel au Djihad, ni terrorisme. Par leur action irresponsable et le désir de maintenir et perpétuer le régime, les services de sécurité ont joué le rôle de fourrier de la violence.
Sinon comment expliquer qu’en plein délire de la guerre du Golfe, Le général Khaled Nezzar, le "républicain" ministre de la Défense, recevait Ali Benhadj en tenue militaire, qui réclamait l’ouverture de camps d’entraînement pour les volontaires de son parti souhaitant combattre aux cotés de l’Irak. C’est dire que depuis décembre 1990 tout a été toléré pour faire du FIS une bête monstrueuse et immonde aux yeux de l’opinion.

 

 

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